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26 avril 2017

L'aliéniste [Fabio Moon & Gabriel Bá]

Après Daytripper, au jour le jour, je retrouve les frères Fabio Moon & Gabriel Bá dans une adaptation du roman classique de l'auteur brésilien Joaquim Maria Machado de Assis écrit en 1882.

L'histoire : Simon Bacamarte, aliéniste diplômé, s'installe dans une paisible bourgade brésilienne et, au nom de la science, fonde un asile d'aliénés. Il commence par enfermer et classer les lunatiques, mais ne s'arrête pas là. Son emprise sur la population est telle que bientôt toute la ville est internée. L'aliéniste est-il celui qui soigne la folie, celui qui la fabrique, ou celui qui la porte en lui ?

Mon avis : Entre conte et œuvre philosophique, les frères Moon et Bá racontent dans L’aliéniste, terme qui désigne un médecin spécialisé dans l’étude des maladies mentales, les aventures du petit village d’Itaguaï au Brésil, quand Simon Bacamarte se lance dans l’expérimentation. Très vite, le scientifique, avec toute son objectivité, dénombre de plus en plus de forme de folie et de membres de la communauté atteint. La tension monte progressivement, jusqu’au retournement de situation final. Entre la découverte des principes scientifiques (hypothèse, études de cas, essai de traitement) et une réflexion sur la folie et la norme, ainsi que sur les dangers du pouvoir. On hésite parfois à rire, tant le comique de situation est présent. Mais on n’oublie pas que derrière c’est une tragédie humaine qui a pu se jouer.

La narration se ressent de l’origine romancée de l’histoire car l’ensemble est très verbeux et ponctué de nombreux écrits en dehors des dialogues. Ce qui aurait pu être un défaut est habilement exploité pour plonger le lecteur dans une ambiance très particulière tout en évitant les longueurs. La mise en page, peu originale certes puisqu’on est sur un classique trois à quatre bandes par planche, facilite cependant la lisibilité. Visuellement, c’est en tout cas très beau, avec une palette de couleurs réduite aux tons bistre qui apporte une petite touche rétro très fin de XIXe siècle.

Planche L'aliéniste

Un joli album que je conseille.

L'aliéniste, de Fabio Moon & Gabriel Bá
Traduit par Marie-Hélène Torres
Urban Comics
Septembre 2014

24 avril 2017

Quand la neige danse [Sonja Delzongle]

Après la découverte de cette nouvelle auteur de polar avec son roman Dust, j'ai souhaité renouveller l'expérience avec Quand la neige danse, qui fait suite.

L'histoire : Quatre fillettes mystérieusement disparues, quatre poupées en porcelaine, sosies des enfants, envoyées à leurs parents un mois plus tard.

À Crystal Lake, petite ville paisible sous le coup d'un hiver glacial, non loin de Chicago, Joe Lasko est prêt à tout pour retrouver sa fille de quatre ans, Lieserl. Il engage son amour de jeunesse devenue détective privée pour mener leur propre enquête mais, aidés de la célèbre profileuse Hannah Baxter et son inséparable pendule, ils sont loin d'imaginer l'ampleur des secrets liés à ces disparitions.

Mon avis : Dans ce deuxième opus, on retrouve donc la profileuse Hannah Baxter mais qui ne fera qu'assez peu appel à son pendule cette fois. Elle est appelée au secours d'une enquête qui piétine par une ancienne élève à elle sur le territoire américain. Fini le cadre original de l'Afrique et c'est bien dommage car en posant l'action aux États-Unis on retombe dans une ambiance archi-connue des lecteurs de polars. Mais avec pour cadre un hiver glacial dans la banlieue de Chicago.

Sur le style, j'ai eu des soucis, en tout cas au début de la lecture. Il y a quelques erreurs de construction, comme l'utilisation de pronom personnel à la place du nom du personnage alors qu'on ne sait pas qui parle. Et, plus gênant surtout, des ruptures dans la narration qui casse la tension, comme une discussion dans une voiture sur l'affaire criminelle et d'un seul coup les deux femmes se mettent à chanter à tue tête sur la musique qui passe à la radio, sans aucune transition. Ça n'aide pas à construire l'angoisse sur des bases solides et crédibles. Et puis, au fil des pages, on s'aperçoit que des éléments distillés ne sont et ne seront pas du tout exploités : pourquoi le chef de la police voit-il des mites qui n'existent pas ? Pour rien. On ne nous livrera aucune explication et ce n'est même pas une fausse piste potentielle.

Les personnages demeurent superficiels tout au long du récit. Une fois posées leurs caractéristiques sur le papier, ils n'évoluent pas : le jeune père célibataire et médecin qui a perdu sa fille est prêt à tout mais ne fait quasi rien pendant l'enquête ; son vilain grand frère réapparait et reste le vilain petit canard de la famille... pas de psychologie plus creusée, de failles qui apparaitraient en côtoyant les personnages. La profileuse, dont on a su beaucoup de choses dans Dust, est moins présente et pas assez charismatique pour porter le livre sur ses épaules.

Il reste donc l'histoire elle-même qui nous est proposée : elle est distrayante certes mais ça ne suffit pas à mon goût pour dire que ce roman est une réussite. À choisir, j'ai bien davantage préféré Dust grâce à la découverte du Kenya et de certaines de ses traditions.


Quand la neige danse, de Sonja Delzongle
Folio
Mars 2017

21 avril 2017

La Belle et la Bête, de Bill Condon

Film américain de Bill Condon, sorti le 22 mars 2017, avec Emma Watson et Dan Stevens.

L'histoire : Fin du XVIIIè siècle, dans un petit village français. Belle, jeune fille rêveuse et passionnée de littérature, vit avec son père, un vieil inventeur farfelu. S'étant perdu une nuit dans la fôret, ce dernier se réfugie au château de la Bête, qui le jette au cachot. Ne pouvant supporter de voir son père emprisonné, Belle accepte alors de prendre sa place, ignorant que sous le masque du monstre se cache un Prince Charmant tremblant d'amour pour elle, mais victime d'une terrible malédiction.

Mon avis : L'histoire, je la connais. D'abord parce que j'ai adoré étant gamine le dessin animé de Walt Disney, malgré les visages assez moches des personnages. Mais les chansons me trottent encore dans la tête des années après ! Ensuite, parce que je me suis intéressée à d'autres versions, comme celle de Jean Cocteau de 1946 ou celle de Christophe Gans en 2014. Des versions françaises me direz-vous... Ici, le nom de Bill Condon aurait peut être du m'alerter : c'est après tout bien lui qui a réalisé les épisodes 4 et 5 de Twilight, peut-être les plus mauvais de la série. Bref, tout ce préambule pour vous faire comprendre que je n'ai pas été convaincue.

Commençons par le point positif : visuellement, c'est splendide ! Entre le petit village français très cliché et les décors enchantés, entre les objets animés et le maquillage de la Bête, c'est tout à fait bluffant. Ce qui ne suffit pas complètement à gommer les autres aspects passablement énervants de ce film.

D'abord, les personnages humains, toujours aussi caricaturaux. On dirait que c'est un aspect que j'accepte davantage dans les dessins animés que dans les films. Si je n'ai pas reconnu Dan Stevens, alias Matthew de Downton Abbey, sous les traits de la Bête, il est pourtant le personnage qui s'en tire le mieux, torturé et découvrant l'amour. Ce devait pourtant être difficile de faire passer une quelconque émotion derrière une tonne de maquillage et avec les images de synthèse. Par contre, Emma Watson aurait bien mieux fait de signer pour LalaLand. Elle semble absolument vouloir montrer que Belle n'est pas une princesse qui subit mais bien une aventurière, une féministe avant l'heure. Sauf que Belle subit l'histoire, une fois qu'elle fait le choix de se substituer à son père, le conte est construit ainsi. La caméra fait alors de nombreux gros plans sur le visage de l'actrice, mi-souriante mi-les yeux dans le vague, qui ne dit rien et ne fait passer aucune émotion. Les objets animés, Lumière et Big Ben en tête, sont par contre tout à fait savoureux, enrichissant le film des meilleures répliques.

Du côté des polémiques, abordons le sujet de la représentation des minorités. Le personnage du Fou, fasciné par la virilité de son Gaston d'ami, sème de nombreuses allusions osées et savoureuses, qui ont déjà été largement controversé. Je trouve qu'il apporte un petit brin de folie bienvenu dans ce film. Mais on peut se demander si, pour représenter enfin un personnage gay, ce qui est très bien, c'était forcément quelqu'un d'aussi exubérant, quitte à virer au cliché. Dans le même genre, nous avons le droit à des personnages noirs, comme le libraire : historiquement, cela n'a aucun sens, ce n'était pas possible en France à cette époque. A trop vouloir en faire, ça perd en crédibilité et ça finit par se voir comme le nez au milieu de la figure.

Ensuite, parlons des musiques. Je vous le disais plus haut, j'ai toujours en tête les chansons du dessin animé. Ne me demandez pas comment, c'est profondément ancré dans mon âme d'enfant, il faut croire. J'ai donc été ravie de découvrir aux premières notes que les chansons avaient été conservées à l'identique... jusqu'à ce que je tique sur une, puis plusieurs divergences. Comme si Disney, incapable de ressortir de ses cartons la traduction française originale, avait fait retraduire à nouveau, ce qui génère forcément des différences, qui écorche l'oreille des grands enfants comme moi. D'autant que certaines fois, on y perd vraiment sur la musicalité de la phrase.

Je pourrais aussi parler de la mise en scène, totalement ratée. Exemple : la scène de découverte de la bibliothèque ! Mais je vais m'arrêter là, ma chronique virant un peu trop au jeu de massacre à mon goût. Disons juste que ce film est tout simplement nul !

19 avril 2017

Fleurs #43


Fleurs offertes le 04/03/2017

17 avril 2017

Le Prince des Marées [Pat Conroy]

L'auteur : Né à Atlanta en octobre 1945 et mort en mars 2016 en Caroline du Sud, Pat Conroy était un auteur américain de romans et d'autobiographies.

L'histoire :Tom, Luke et Savannah ont grandi au paradis, dans le sud faulknérien, sur l'île de Melrose où leur père pêchait et leur mère régnait par sa beauté. Leur enfance éblouie et perdue préfigure les drames de l'âge adulte. Parce qu'ils refusent de mûrir, de vieillir, leurs rêves d'art, d'exploits, de justice vont se heurter à la brutalité du monde réel. La géniale et tragique Savannah et ses frères affrontent l'amour, la solitude et la peur de vivre avec une ironie désespérée.

Mon avis : C’est Loesha qui m’a offert ce roman après l’avoir dévoré. Et lorsque j’ai pu avoir 10 jours de repos devant moi, la bête faisant tout de même plus de 1000 pages, j’ai sauté sur l’occasion de le découvrir. Après une première moitié un peu laborieuse par moments, j’ai fini par apprécier le lyrisme et la poésie de Pat Conroy ainsi que les personnages qu’il met en scène, aux relations complexes, sans que cela touche au coup de cœur pour autant.

Tom Wingo est un homme de Caroline du Sud, qui a vécu dans une famille troublée. La dernière tentative de suicide de sa sœur jumelle à New York est pour lui l’occasion de s’éloigner des terres magiques de son enfance et de revenir sur l’histoire familiale.

Ce qui plombe un peu le récit, ce sont les envolées lyriques de Tom, qui se complait dans les digressions et le narcissisme. Sous couvert de livrer à la psy de sa sœur tous les éléments nécessaires, c’est bien lui-même avant tout qu’il raconte. C’est une ficelle un peu grosse pour justifier la narration de tous les souvenirs de jeunesse, mais soit.

Bien loin d’un récit familial chronologique, on alterne histoire présente et souvenirs, certains remontant jusqu’à bien avant la naissance de Tom. Ils n’ont pas tous un réel lien avec le cœur du récit, et peuvent parfois être moins prenants, surtout quand le lien avec le drame actuel n’est vraiment pas évident, ce que note d’ailleurs plus d’une fois la thérapeute. Mais ils posent habilement le décor et l’ambiance. Car c’est cela qui est magique avec la plume de Pat Conroy : il sait capter tout le charme de son pays, derrière les défauts des hommes. Au fur et à mesure de la narration, et que les trois enfants Wingo grandissent, la tension se fait de plus en plus lourde, sans que le lecteur ne sache trop pourquoi jusqu'à la scène clé qui arrive de façon surprenante et met forcément en lumière le drame actuel.

Un roman dur à démarrer mais bien plus fascinant sur sa seconde partie et qui vaut le coup pour la description du Sud Américain dans les années 60.

"Je crois qu'elle se trompait ; mon mal était infiniment plus étrange. Je traînais dans ma vie d 'adulte la nostalgie d'une enfance volée. Je rêvais d'élever mes enfants dans un Sud dont j'avais été dépouillé par ma mère et mon père. Ce que je désirais par-dessus tout, c'était une vie pleine de vigueur. J'avais un savoir à transmettre à mes enfants, et ce savoir-là n'avait rien à voir avec les grandes villes. Savannah ne comprenait pas que j'avais un besoin essentiel d'être un homme respectable, rien de plus. Le jour de ma mort, je voulais qu'en m'embrassant une dernière fois Sallie dise : "Je ne me suis pas trompée en le choisissant pour mari." Telle était la seule flamme qui me portait, l'unique idée que je consignais pour en faire le principe premier de ma vie d'homme." (p°915)

Le Prince des Marées, de Pat Conroy
Traduit par Françoise Cartano
Pocket
Août 2012

14 avril 2017

S'enfuir, récit d'un otage [Guy Delisle]

J'ai profité de l'offre #1Blog1BD de Price Minister lors du dernier festival d'Angoulême pour continuer ma découverte des oeuvres de Guy Delisle. Après ses Chroniques birmanes, et Shenzen (billet à venir), c'est donc sur un album biographique que je me penche.

L'histoire : En 1997, alors qu'il est responsable d'une ONG médicale dans le Caucase, Christophe André a vu sa vie basculer du jour au lendemain après avoir été enlevé en pleine nuit et emmené, cagoule sur la tête, vers une destination inconnue. Guy Delisle l'a rencontré des années plus tard et a recueilli le récit de sa captivité – un enfer qui a duré 111 jours. Que peut-il se passer dans la tête d'un otage lorsque tout espoir de libération semble évanoui ?

Mon avis : Loin des récits de voyage qui l'ont rendu célèbre, Guy Delisle reste tout de même dans la thématique du vécu avec ce récit de l'enlèvement de Christophe André, qui travaillait en 1997 pour MSF dans le Caucase. On retrouve la finesse de l'auteur pour traiter ce sujet grave sans pour autant le rendre plombant.

Sa prouesse est de rendre intéressantes des cases pourtant répétitives dans lesquelles on voit le personnage allongé sur son matelas, puis allongé sur son matelas, puis allongé sur son matelas... On ressent bien l'écoulement des jours qui se ressemblent tous. D'où l'importance qu'accorde Christophe au calendrier qui a dans sa tête, seul point de repère qui lui reste. La peur est évoquée sans trop s'appesantir dessus. Ce qui peut paraitre bizarre car il a bien du ressentir du découragement très rapidement. Tellement isolé dans sa cellule, sans contact clair avec ses ravisseurs dont il ne comprend pas la langue et auxquels il refuse de céder, ça tourne forcément dans la tête en boucle, même si le personnage le dit lui-même, il essayait de ne pas penser. L'attente, l'attention focalisée sur le moindre détail qui dévie de la routine.

Les couleurs sont volontairement limitées à une bichromie qui focalise l'attention du lecteur sur le cheminement intellectuel du personnage et sa lutte interne et solitaire pour ne pas sombrer. Et c'est vraiment marrant comme Guy Delisle arrive à attraper le lecteur dans une non-action totale ! Il fait tourner le lecteur en rond, comme Christophe mentalement dans sa pièce avec pour seule vision un matelas, un radiateur et une fenêtre obstruée. Au détriment peut être d'une réelle émotion. Et pourtant, à aucun moment la lecture ne devient lassante.

Un bel album, proche du documentaire.

S'enfuir, récit d'un otage, de Guy Delisle
Dargaud
Septembre 2016

12 avril 2017

Collaboration horizontale [Navie & Carole Maurel]

Les auteurs : Née en 1982 à Paris, Navie est animatrice télé, scénariste et journaliste. Elle signe ici sa deuxième bande dessinée.

Carole Maurel est née en 1980 à Castres. Après une formation aux Gobelins, elle travaille dans le domaine de l'audiovisuel en tant qu'animatrice et graphiste.

L'histoire : Il existe un chapitre peu vertueux de l'Histoire que l'on appelle la "collaboration horizontale". À l'heure où les soldats mourraient, où les résistants luttaient, où les innocents étaient exterminés, certains allemands, certaines françaises se désiraient, se touchaient, s'aimaient...

Que se passait-il derrière la porte de ceux dont la guerre n'était pas l'unique quotidien ?

Mon avis : C'est par hasard que je suis tombée sur cet album dont la couverture et les couleurs chaudes des planches m'ont tout de suite emballée. Malgré cette ambiance datée, tout commence de nos jours, quand la jeune Virginie raconte ses déboires sentimentaux à sa grand-mère, terminant par un "c'était plus facile de ton temps". Que nenni ! Si Rose est aujourd'hui apaisée, il n'en a pas toujours été ainsi. Femme adultère fricotant avec l'ennemi, elle finira tondue sous l'épuration au moment de la libération. Mais entre temps, c'est la force de l'amour qu'elle va découvrir, un amour interdit, mal vu, mais irrépressible entre deux êtres qui se trouvent, malgré eux, dans deux camps ennemis.

Collaboration Horizontale, de Navie et Carole Maurel - page 3

En 1942, Rose vit avec son fils dans un immeuble quasiment occupé que par des femmes, mobilisation oblige. Chacune a une personnalité bien campée mais plus ambiguë qu'on pourrait le croire : la collaboration se cache, il faut se méfier de chacun. Les hommes, peu présents donc, ne sont pas pour autant oubliés : entre l'absent qui sera cocufié, l'ami collaborateur à la gendarmerie, Camille le pépé aveugle mais qui "voit" tout des âmes qui l'entourent... puis l'allemand, venu pour vérifier une dénonciation et qui va chambouler le cœur de Rose. Rencontre improbable qu'une éducation entière sépare : Mark a été élevé dans la haine du Français après la défaite de 14-18 ; aujourd'hui c'est Lucien, le fils de Rose, qui est élevé dans cette haine et cette suspicion permanente.

C'est sur les épaules des personnages secondaires très fouillés que repose au final cet album, riche en perspectives de vie à cette époque, charnière, où un monde bascule. Car tout ne s'est pas vécu uniquement au front. Entre mesquineries et courage, collaboration et résistance, sentiments en tout genre, chacun trouvera son chemin. Un très bel album !

Collaboration horizontale, de Navie & Carole Maurel
Éditions Delcourt
Janvier 2017

10 avril 2017

Station Eleven [Emily St John Mandel]

L'auteur : Née en 1979 en Colombie-britannique, Emily St John Mandel est une romancière canadienne anglophone spécialisée dans le roman policier. C'est pourtant avec son premier roman de science-fiction Station Eleven qu'elle rencontre un franc succès, nommée pour plusieurs prix.

L'histoire : Un soir d'hiver à l'Elgin Theatre de Toronto, le célèbre acteur Arthur Leander s'écroule sur scène, en pleine représentation du Roi Lear. Plus rien ne sera jamais comme avant.

Dans un monde où la civilisation s'est effondrée, une troupe itinérante d'acteurs et de musiciens parcourt la région du lac Michigan et tente de préserver l'espoir en jouant du Shakespeare et du Beethoven. Ceux qui ont connu l'ancien monde l'évoquent avec nostalgie, alors que la nouvelle génération peine à se le représenter. De l'humanité ne subsistent plus que l'art et le souvenir. Peut-être l'essentiel.

Mon avis : Qui n’a pas entendu parler de Station Eleven, le roman de science-fiction sorti fin d’année dernière et largement encensé par les média et la blogosphère ? J’ai fini par l’emprunter à la bibliothèque pour me faire mon propre avis. Et si j’ai passé un excellent moment de lecture, je ne crierai pas au coup de cœur.

Tout commence par une représentation du Roi Lear dans un théâtre à Toronto. Le grand comédien Arthur Leander est une des premières victimes d’une grippe qui va décimer 99% de la population mondiale. Les survivants que nous allons suivre ont tous un lien plus ou moins proche avec Arthur et vont devoir affronter une nouvelle vie pour laquelle ils ne sont pas du tout préparés : plus de repères et les êtres qui errent à la recherche d’un sens.

Passées les premières semaines, la technologie s’arrête : plus d’internet, plus d’électricité, plus d’eau courante, plus d’essence donc plus de déplacements mécanisés… Les voitures jonchent les routes, donnant aux paysages un air de The Walking dead (je suis en plein dans la 6e saison, d’où la ressemblance évidente). On ne sait jamais si celui qu’on croise est amical ou non et on s’adonne aux pillages des maisons désertées pour trouver des produits manufacturés. Pourtant, dans ce monde dévasté, la Symphonie itinérante est une compagnie qui va de communauté en communauté pour donner des représentations de pièces de théâtre de Shakespeare et jouer du Beethoven. La mémoire du passé et notamment de l’art est pour eux un moyen de faire plus que survivre dans ce nouveau monde. Pourtant, à ressasser le passé en permanence, ceux qui ont connu ce monde d’avant perdent le lien avec la nouvelle génération, née après l’épidémie.

Emily St John Mandel alterne les époques et les personnages pour tisser une histoire au final pas forcément très originale : McCarthy a fait bien plus effrayant avec La route dans le genre post-apocalyptique et Damasio plus profond avec La horde du contrevent dans le genre quête d’une nouvelle identité. Mais son style emporte le lecteur sur les traces des différents protagonistes et décrit un monde non dénué d’une sorte de beauté, où la civilisation revient à ses premiers besoins primaires : vivre, manger, dormir, le tout en sécurité. L’art seul porte l’Homme plus loin, vers un ailleurs où il trouvera peut-être la rédemption.

Ce qui est dommage, c’est qu’on ne suive pas davantage la Symphonie itinérante pour comprendre les motivations de chacun de ces participants. A se centrer sur Arthur Leander, qui n’a au final que peu d’intérêt comme personnage, on perd en profondeur, et on se focalise trop sur l’avant plutôt que l’après. Le personnage du fils d’Arthur, Tyler, aurait par contre mérité bien plus que ces quelques pages finales. D’autres bonnes idées parsèment ce roman, comme le Musée des Civilisations, mais cela peine à construire un univers pleinement original. L’originalité se trouvant plutôt dans la bande dessinée réalisée par Miranda, première femme d’Arthur, dont le roman tire son nom. Là aussi, on aurait aimé en savoir plus et que les liens entre les deux mondes soient plus serrés.

Bref, ça se lit avec plaisir mais ça n’est pas pour moi la claque annoncée partout.

"Les caravanes étaient d’anciens pickups aux roues en bois et en acier, aujourd’hui tirés par des attelages de chevaux. On avait retiré toutes les pièces rendues inutiles par la disparition de l’essence – moteur, système d’alimentation en carburant, tous les autres composants qu’aucun humain de moins de vingt ans n’avait jamais vus fonctionner – et on avait installé un banc sur le toit de chaque cabine pour les conducteurs."


Station Eleven, d'Emily St John Mandel
Traduit par Gérard de Chergé
Editions Rivages
Juin 2016